L’impact du stress sur la sphère sexuelle : le désir hypoactif


Cet article a été publié dans la revue professionnelle « Sexologie actuelle » 2011, par Claudine Decaux, Psychosexologue clinicienne, psychothérapeute et thérapeute de couple

La conciliation travail, famille, couple et sexualité ne date pas d’aujourd’hui, mais semble plus que jamais d’actualité, les sources de stress ne cessant d’augmenter pour certaines raisons parmi lesquelles la multiplicité des rôles dans notre société, l’augmentation de la précarité au niveau de l’emploi ou encore par l’absence de plus en plus prégnante de la présence à soi, conjuguée de façon contradictoire à la recherche de l’accomplissement de soi.

Le stress a une action directe sur les problématiques sexuelles, puisqu’il va générer une panoplie de pensées anxiogènes chez un individu pouvant déjà être fragilisé par son bagage personnel lié à son histoire de vie. L’individu pouvant déjà, de par ce bagage personnel, entretenir des pensées erronées, des distorsions cognitives sur la sexualité, il sera alors d’autant plus vulnérable au stress et à la difficulté de mettre en place des conditions favorisant son désir sexuel.

Mon intérêt clinique face au désir sexuel hypoactif s’explique de par mon observation de l’augmentation de consultations de couple concernant cette problématique par rapport aux autres troubles dans ma pratique professionnelle, mais aussi de par la présence de plus en plus importante de demandes de consultation concernant le désir hypoactif chez des hommes jeunes.

Cet article vise donc à mieux comprendre les données importantes concernant l’impact du stress sur le désir hypoactif . Il s’agira tout d’abord de définir les notions de stress, de désir sexuel et de ses troubles, puis d’identifier leur interaction pour arriver à l’émergence de pistes de solution.

Désir sexuel et stress : définitions

Précisons tout d’abord quelques chiffres, issus de plusieurs études scientifiques : 46 % des femmes interrogées se plaignent d’une baisse de désir sexuel (1) en France et 63 % en Europe (2). Les troubles du désir sexuel concernent la baisse du désir sexuel et l’aversion sexuelle (3). En sexologie clinique, le désir sexuel s’inscrit dans une notion de psychosexualité, c’est-à-dire dans une vision d’interaction entre des facteurs individuels et inhérents à chaque personne venant de son développement propre et sa sexualité. La notion de désir sexuel est par conséquent dépendante de multiples facteurs qui ont chacun un rôle à jouer dans son expression. Les facteurs individuels dont il faudra donc tenir compte concernent à la fois des critères d’ordre biologiques (hormones), psychologiques (perception de l’individu en tant qu’être sexuel, image corporelle), cognitifs (présence de pensées anxiogènes, troubles de l’humeur, résistance au stress), relationnels (perception de l’attractivité par rapport au partenaire, communication et expression de soi) et expérientiel (apprentissage et expériences liés à la sexualité, éducation)(4).

Le DSM-IV définit le désir sexuel comme la première phase du cycle de la réponse sexuelle humaine, comportant par ailleurs l’excitation sexuelle, l’orgasme et la résolution. Cette phase est décrite comme se manifestant par des « fantaisies sexuelles et un désir d’avoir des relations sexuelles ». Le désir sexuel hypoactif est ainsi basé sur une « déficience (ou absence) persistante ou répétée de fantaisies imaginatives d’ordre sexuel et de désir d’activité sexuelle » ainsi que par la présence d’une « perturbation à l’origine d’une souffrance marquée ou de difficultés interpersonnelles » (3). Le modèle du DSM-IV est basé sur les travaux de Masters et Johnson, qui ont élaboré un modèle linéaire de la réponse sexuelle (5), ce modèle ayant été révisé par Helen Kaplan, donnant au désir sexuel la place d’une phase distincte des autres phases de la réponse sexuelle, précédant l’excitation sexuelle et étant à la base de toutes les autres phases (6). Cette notion impliquait alors qu’un désordre du désir sexuel pourrait affecter la qualité de la réponse sexuelle en altérant une ou plusieurs phases de cette réponse. Ce modèle linéaire de la réponse sexuelle, en visant la centration du désir sexuel sur les fantaisies imaginatives d’ordre sexuel et de désir d’activité sexuelle a cependant été remis en question par Rosemary Basson, qui propose un modèle alternatif de compréhension du cycle de la réponse sexuelle avec l’option que le désir pourrait également se manifester une fois que l’activité sexuelle ait déclenché une excitation physiologique. En effet, selon certaines études cliniques, la motivation de la femme pour avoir une relation sexuelle proviendrait de sa volonté d’un échange amoureux, de recevoir et de partager du plaisir physique, d’être émotionnellement proche du partenaire, dans une recherche de bien-être. Cette motivation lui permettrait de focaliser sur la stimulation sexuelle, qui, de façon multifactorielle, intensifierait l’excitation sexuelle, influençant directement l’augmentation du désir sexuel pendant la relation sexuelle (7).

Quant à la notion de stress, elle est habituellement généralisée dans le langage courant comme un surplus d’occupations, un surmenage, une nervosité et une tension ressentis comme négatifs avec une réduction d’utilisation du temps pour des activités de plaisir. En 1936, Hans Selye, chercheur Canadien, d’origine Hongroise spécialisé en physiologie, a introduit le concept du stress ou « syndrome général d’adaptation » pour la première fois. Selon lui, chaque individu dispose d’un capital d’adaptation qui lui est propre, et la résistance de l’individu face au stress dépend de l’état d’épuisement de ce capital (13). Selon lui, il est donc indispensable de se connaître, de connaître ses limites, son potentiel d’adaptation pour ne pas épuiser son capital d’adaptation.

D’après un sondage réalisé auprès de 2900 femmes, 48 % d’entre elles pensent être submergées par le stress (12). Le stress est une sensation individuelle et subjective dont l’individu ne ressent pas toujours immédiatement les effets sur son corps et sur ses cognitions, voire sur sa relation à l’autre. Au niveau physiologique, « le stress est une réaction de l’organisme à un effort extrême ou important. En général le stress active un processus hormonal et nerveux basé sur un état d’alerte, ce qui explique l’augmentation du rythme cardiaque et de l’état de vigilance » (8). Par une activation hormonale, le stress porte atteinte au système sympathique qui va en cascade se répercuter sur nos cognitions et nos comportements, provoquant ainsi un excès de vigilance et de protection du corps ; ce qui a un impact direct sur le désir sexuel. En effet, si le taux de vigilance est élevé, la personne sera tendue dans son corps, ne sera pas présente à soi et à son partenaire et ne pourra pas se concentrer sur les sensations, le plaisir ressenti qui pourrait induire l’augmentation à la fois de son désir sexuel et de son excitation sexuelle. Elle aura par conséquent des difficultés à lâcher prise, permettant alors à des cognitions, qui peuvent être erronées, de la « couper » de son corps, en laissant des pensées anxiogènes prendre le dessus sur son abandon à la relation sexuelle.

La notion de stress a évolué car nos modes de vie ont changé pour plusieurs raisons : la multiplicité des modes familiaux (divorces, familles monoparentales par exemple), l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail, la rapidité d’apparition de nouveaux modes technologiques de communication (téléphones portables, Internet), la course à la consommation avec la création de nouveaux besoins.

Évaluation du trouble du désir et du stress

Afin de bien cerner comment le stress agit sur la personne dans son désir sexuel, il faut commencer par évaluer les cognitions erronées et /ou négatives liées à la sexualité et diagnostiquer les distorsions cognitives sous-jacentes pouvant être directement exacerbées par le stress ressenti. Ces distorsions cognitives concernent les perceptions, les pensées et les actions en rapport à la sexualité en général, comme par exemple : les rôles et identité de genre, l’imaginaire érotique et la fantasmatique, le plaisir sexuel, les préjugés ou tout autre aspect spécifique à l’individu souffrant de désir sexuel hypoactif. Il s’agira également d’évaluer la sexualité dans le couple, en examinant les rôles de chacun au sein du couple, le désir et le plaisir sexuels, les fantasmes partagés ou non, l’image corporelle, les notions de religion ou tout autre aspect spécifique au couple. Puis de comprendre l’impact de l’environnement de la personne souffrant de désir hypoactif : la société dans laquelle elle évolue, les interdits qu’elle peut se poser. La croyance généralisée concernant la fréquence des rapports sexuels induit par exemple une notion de performance qui peut générer un stress de plus dans la vie d’un couple déjà assujetti à des préoccupations quotidiennes de plus en plus nombreuses.

Le désir sexuel est d’abord individuel et ensuite en relation avec l’autre. Il fluctue également au cours de la vie. Au niveau individuel, nous savons que les femmes peuvent être plus fragiles au niveau de leur désir sexuel que les hommes, de par leur façon de fonctionner, tant au niveau physiologique que psychologique. Leur environnement est particulièrement important et semblent avoir besoin de davantage de conditions pour vivre leur désir sexuel. Au niveau psychologique, elles ont davantage de difficultés à se concentrer sur leur désir en se laissant « parasiter » plus aisément par des facteurs environnementaux tels que les conflits, les soucis, la présence des enfants, etc. Au niveau physiologique, elles n’ont que peu d’androgènes pour pallier ces facteurs environnementaux, contrairement aux hommes.

En effet, les hommes dans leur physiologie ont un précieux atout avec la présence de testostérone et il peut apparaître plus facile pour eux de pallier l’impact du stress sur leur fonction sexuelle. Les femmes ne peuvent donc pas tabler sur leur relatif faible taux d’androgènes pour soutenir leur désir sexuel. Ainsi, une récente étude scientifique tente d’‎affirmer que « les femmes ayant un trouble du désir sexuel, ou un déficit persistent et/ou ‎l’absence de fantasme ou de pensées sexuelles, de désir pour l’acte sexuel montraient une ‎nette amélioration du désir et de la fonction sexuelle suite à un traitement par faibles doses de ‎testostérone » (9). Les résultats de l’étude sont cependant partiellement probants et la médication fait état d’effets secondaires pouvant être plus ou moins importants (maux de tête, hyperpilosité, dysménorrhées, nausées, acné, etc., sans compter les facteurs de pharmacovigilance concernant les cancers du sein).

Si les femmes apparaissent dans la plupart des cas plus sensibles aux conditions environnementales et interactionnelles dans l’expression de leur désir sexuel, cela peut les rendre plus vulnérables au stress. Par ailleurs, les femmes apparaissent également souvent comme « multitâches », c’est-à-dire qu’elles peuvent s’occuper de plusieurs choses à la fois et que par conséquent elles souffrent davantage de la difficulté à déléguer et par là même augmentent leur taux de stress. Le temps alloué au désir sexuel et aux cognitions positives reliées à la sexualité s’en trouve donc plus facilement perturbé et amoindri. Des pensées erronées ou négatives peuvent exister avant l’état de stress et donc par cascade en créer d’autres, dans le fait que la personne n’arrive plus à gérer son stress. Il semblerait que la dimension cognitive joue un rôle central dans le désir sexuel et que deux marqueurs principaux existent : les « pensées automatiques, qui surviennent pendant le rapport, qui sont susceptibles de distraire la femme de son excitation, et l’ajustement dyadique, ces deux composantes étant responsables de respectivement 43% et 30% de la variance du désir », selon une étude de Carvalho J, et Nobre P. (10).

L’intervention face au désir hypoactif et au stress

Il sera donc nécessaire de bien comprendre les priorités entre le travail, les tâches quotidiennes, la présence des enfants, les projets personnels et de couple, afin de rééquilibrer l’espace nécessaire à la présence du désir sexuel à la fois chez l’individu et dans le couple. L’objectif étant la réduction du niveau de stress, après l’identification de celui-ci, il faudra tendre vers une meilleure conciliation des priorités individuelles et de couple. Cette conciliation concernera la présence de temps de qualité pour soi et pour l’autre, l’amélioration de l’intimité, de la complicité, ainsi qu’aborder le lâcher prise et l’adaptation aux événements anxiogènes.

Au niveau interactionnel, il s’agira alors de pallier les incompréhensions possibles générées par ces différences par l’expression des besoins et des attentes, la communication et l’adaptation aux conditions nouvelles créées par le stress, en en identifiant les causes et en pouvant lâcher prise en changeant les priorités liées au bon fonctionnement du désir sexuel. L’importance de la mise en place de conditions environnementales et interactionnelles positives doit donc être primordiale, car la personne stressée se sent envahie par des pensées anxiogènes qui ne laissent plus de place à l’espace nécessaire à l’expression de son désir. Il est également établi que les manifestations d’affection physique et l’interaction sexuelle au niveau du couple « prédisent de façon significative un niveau de stress et d’humeur négative plus faible, et un niveau d’humeur positive plus élevé le jour suivant », ce qui « améliore l’humeur et diminue le stress » (11). Et si on se réfère aux travaux menés par Roselyne Basson, on peut émettre l’hypothèse que le désir peut exister grâce au déclenchement de l’excitation sexuelle. Par conséquent, si un travail est fait sur les conflits sous-jacents du couple venu consulter, et donc sur l’identification du stress pouvant exacerber ces conflits, on peut espérer une meilleure prise en charge du désir hypoactif (chez la femme) (7).

Conclusion

La notion de stress a évolué depuis le siècle dernier, ainsi que les rôles dans le couple et la place de l’individu dans celui-ci. En effet, il semblerait que nous soyons de plus en plus stressés, de par la multiplicité des obligations sociales et personnelles que nous nous demandons au quotidien, ce qui implique des stress extérieurs (travail par exemple) et intérieurs (performance en tant que femme, homme, époux(se), amant(e), parent) qui mènent à l’entretien de distorsions cognitives sur tous ces aspects. On peut imaginer que cette évolution ne va pas cesser de progresser dans l’avenir, à moins d’en prendre conscience et de passer à l’action pour l’endiguer. Notre société nous demande d’être performants, rapidement, et nous pouvons nous sentir submergés par une quantité de tâches, de charges à la fois professionnelles, familiales et sociétales. Interrompus par ces charges (performance au travail, joignables en tout temps grâce aux téléphones portables, devoir parental face à la place de l’enfant devenu prioritaire dans la famille, insécurité financière pouvant résulter de la précarité de l’emploi, etc.), le désir sexuel a du mal à exister et à être nourri au sein du couple. Identifier d’abord les cognitions erronées et les distorsions cognitives chez l’individu concernant la sexualité, établir une meilleure communication en reconnaissant les besoins et attentes de chacun dans le couple, favoriser l’adaptation dyadique en se focalisant sur le modèle qu’a choisi de vivre le couple en consultation et par là même se distancer par rapport à la demande de performance demandée par notre société, semblent représenter la voie à suivre dans la prise en charge du désir hypoactif. Les nouvelles recherches scientifiques offrent l’opportunité de continuer à se poser des questions sur le traitement du désir hypoactif chez la femme, en incluant l’anticipation de la relation sexuelle et l’envie de vivre une intimité avec son partenaire. Afin de mieux comprendre le désir hypoactif chez l’homme, d’autres recherches sont à espérer dans le futur, pour donner une place à part entière aux individus pouvant souffrir de cette problématique, en tenant compte d’autres aspects pouvant interférer chez eux que la physiologie masculine. Il est clair que pour laisser de la place au désir, la motivation du couple à choisir son propre modèle de couple, à poser des actions concrètes dans son quotidien pour réduire les sources de stress et vivre une bonne intimité est primordiale. Malgré le fait que la science nous démontre que nous sommes des êtres physiologiques et qu’elle tente de nous faire penser que tout se soigne par les médicaments, cette vision ne peut plus être considérée comme la panacée et doit considérer une vision globale de l’individu dans son histoire personnelle et en interaction avec l’autre, ce qui fait des sexologues cliniciens les acteurs de première ligne en ce qui concerne la prise en charge du traitement du désir hypoactif.

Bibliographie (1) Colson M-H. et al. J. sex Med 2006 ; 3:121-131 (2) Hayers R. et Dennerstein L. J. sex Med 2006 ; 3:589-595 (3) DSM-IV, 1994

(4) Schnarch D., in Leiblum S. R. Et Rosen R. C., 2000. Desire problems : a systemic perspective in Principles and practice of sex therapy.pp 17- 56 in Les traitements du désir hypoactif. Claudine Decaux. UQAM, 2006

(5) Masters WH, Johnson V. Human sexual response. Boston : Little, Brown & Co. ; 1966 (6) Kaplan HS. Hypoactive sexual desire. J Sex Marital Ther 1969 ;3:3-9 (7) Basson RJ. Using a different model for female sexual response to address women’s problematic low sexual desire. J Sex Marital Ther 2001 ;27:395-403

(8) Xavier Gruffat, Pharmacien- Pharmapro- CH-6300 Zoug, Source Internet, 2010

(9) Davis S. et Al, Safety and Efficacy of a Testosterone Metered-Dose Transdermal Spray for Treating Decreased Sexual Satisfaction in Premenopausal Women : A Randomized Trial, Ann Intern Med April 15, 2008 148:569-577

(10) Carvalho J, et Nobre P. Predictors of women’s sexual desire : The role of psychopathology, cognitive-emotional determinants, relationship dimensions, and medical factors. Journal of Sexual Medicine 2009, November 13.

(11) Burleson MH et coll, In the mood for love or vice versa ? Arch Sex Behav 2007, 36:357-368

(12) Journal des femmes. La santé et vous. Source Internet 2010. 19/11/2005

(13) Hans SELYE, A syndrome produced by diverse nocuous agents, Nature, 1936, 138, 32 in La gestion du stress au travail, Pau D. 2005